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samedi 5 février 2022

L'élève Bonaparte, dessin de Job

 


    Dessinateur, illustrateur, Jacques Onfroy de Bréville dit Job (ses initiales qui deviennent son pseudonyme d'artiste) est d'origine lorraine, né en 1858, mort en 1931. Il met son talent créatif, du dessin, de la peinture, son sens de u détail dans les illustrations pour livres d'enfants, des manuels scolaires, des ouvrages due vulgarisation. Son goût pour les grands hommes, les grands militaires entretient ainsi le culte de Napoléon, Murat, mais aussi Louis XI et les grands rois conquérants. Il inscrit ainsi dans l’inconscient collectif la gloire des grands hommes, le Roman national. Ses origines lorraines se ressentent dans ses grandes compositions rappelant la destinée militaire de la France lors de son Histoire. Nul doute que ce dessin du jeune Bonaparte à l'Ecole royale militaire de Brienne, loin de sa Corse natale et révisant le soir alors que l'ensemble de ses camarades de promotion s'amuse ou dort, a marqué les esprits des écoliers dans les dernières années de paix avant la Première confrontation mondiale. 

    Job montre Bonaparte attablé. Jeune adolescent, il révise tardivement dans la pénombre, assis dans la salle de classe. Il travaille, lit. Devant lui, des ouvrages et des instruments, outils de mathématiques rappellent son gout pour les calculs, inhérents à ses études en artillerie. Au fond de la classe, un carte de l'Europe ou se dessin son profil. Job a le talent de la mise en perspective évoquant dans une seule oeuvre le destin du jeune homme, sa marque dans le paysage européen et l'influence française à l'échelle du continent lors de cette épopée.

    Ce type d'illustration peut être la matrice d'une étude de l'épopée napoléonienne, même s'il ne faut pas oublier le contexte de la réalisation de cette oeuvre (le culte du héros, l'esprit de Revanche face à l'Allemagne en 1910, le souvenir du prestige de l'épopée impériale). Placer d'emblée ce dessin, l'analyser en étude de cas en ouverture du chapitre peut amener l'élève à s'interroger sur le souvenir de l'aventure guerrière du Premier Empire. Il montre également l'importance des études dans la formation de Bonaparte : l'éloignement de chez lui, le travail sur l'artillerie, alors arme nouvelle peu prisée des officiers. On connait la difficulté de Napoléon lors de ces premières années à Paris : les moqueries autour de son nom et prénom et son accent, les railleries de ses camarades et l'enfermement qu'il s'est construit, se repliant sur ses études, son goût pour les mathématiques et pour les auteurs anciens qui narrent les exploits d'Alexandre et de César. Balisant le cours de 4eme sur différents aspects de Napoléon à l'aide de tableau permet de montrer comment la mythologie Bonaparte s'est forgée dès ces débuts avec le travail effectué ensuite par David notamment et l'impact jusqu'à aujourd'hui. Travail documentaire et oeuvre de propagande se rejoignent, permettant de réfléchir ainsi sur le réel et l'imaginaire, ce qu'on cherche à montrer et la réalité des choses. Le dessin de Job ancre ainsi l'élève dans une aventure presque irréelle sur le destin d'un jeune garçon, petit noble d'une province lointaine devenu Général et conquérant, notamment grâce à l'étude et au gout du travail. Assurément, le travail de Job sur ce dessin continue encore aujourd'hui d'entretenir même chez les jeunes cette idée que le travail scolaire paie...

vendredi 4 février 2022

Le château à motte dans La Tapisserie de Bayeux


    La tapisserie de la Reine Mathilde, plus communément appelée Tapisserie de Bayeux est un chef d’œuvre médiéval réalisé entre 1070 et 1080. Elle raconte la conquête de l'Angleterre par les troupe normandes de Guillaume en 1066 et notamment le parjure de Harold à son suzerain Guillaume. Ce document exceptionnel exerce un pouvoir d'attraction et de fascination pour ceux qui la découvrent, qui reviennent à Bayeux et qui reviennent encore. C'est une œuvre monumentale, quasiment intacte malgré son extrême fragilité, frappant l'imagination et est une source documentaire pour qui s'intéresse au Moyen-Age.
    Ce document nous présente différents aspects des constructions de guerre de cette époque et plus particulièrement le château dit "à motte", ancêtre du château fort, première étape de l'incastellamento, c'est à dire "l'enchâtellement" : la mise en place d'un habitant fortifié sur des hauteurs naturels. En plaine, en l'absence d'hauteur naturelle, d'escarpement rocheux sur lequel il est possible de prendre appui, le seigneur pousse sa paysannerie, dans le cadre de corvées obligatoires à faire une montée de terres, à créer une levée artificielle sur laquelle sera construit, d'abord en bois, une tour de guet, ancêtre du donjon. Cette évolution de l'habitat guerrier prend sa source sur le pourtour méditerranéen au VIIIème - IXème siècle et va ensuite rayonner sur l'ensemble du continent, évoluant vers le concept de château fort et son apogée au XIIIème - XIVème siècle. La militarisation des comportements observée à la fin du Haut-Moyen-âge témoigne de l'influence grandissante des seigneurs cherchant à consolider leur domination locale par la mise en place d'une demeure fortifiée, protégée et si possible, dominant le terroir qu'il protège. il montre en parallèle l'effacement  du pouvoir royal incapable d'apporter des solutions face à l'insécurité grandissante, les raids vikings, etc... Le château à motte témoigne de l’émiettement des pouvoirs et la domination de ceux qui exercent le pouvoir militaire sur un terroir. 
    La tapisserie montre deux aspects de la proto-histoire de ces demeures. c'est exceptionnelle puisque ces construction en bois sur des levées de terre ont laissé peu de traces visibles. De plus, la pierre remplaçant ensuite le bois, le système de protection et de défense se complexifiant, les archéologues ont beaucoup de difficultés à se représenter les châteaux à motte, leur conception, leur infrastructure. 
    On y voit notamment la construction de ce que l'on nomme un "castrum" ou ici "ceastra", lieu fortifié bâti sur une élévation artificielle, une montée de terre installée par des paysans, terrassiers pour l'occasion, armés de pelles et autres outils visant à faire une imposante levée de terre solide. La tapisserie montre la mise en place d'un tel lieu à Hastings. On le voit très bien sur la Tapisserie.
    Le second document d'importance est l'attaque de la motte de Dînan en Bretagne. Les troupes lancent des flèches enflammées, du feu sur la tour, la palissade. A l'intérieur de la construction, d'autres chevaliers se protègent et lancent des attaques. Il y a combat, violence des deux côtés de la palissade en moi et, même si le dessin médiéval manque de profondeur et de perspective, on se bat à l'intérieur comme à l'extérieur du château avec des personnages représentés de façon plus imposante par rapport à la construction. On distingue sur cette vue l'arrivée des chevaliers à gauche, l'attaque et l'incendie au centre et à droite, la reddition du château avec la livraison des clés ensuite dans une dynamique de lecture de gauche à droite. L'ensemble se lit ainsi comme une bande dessinée. 

La construction de la motte : les terrassiers s'activent sous le contrôle du maitre. On distingue les différentes couches de terre 

Détail de la Tapisserie

Attaque du château à motte de Dinan

Description en coupe du château à motte
Reproduction dessinée du château à motte

Le château à motte de Gisors. La construction en bois à laisser la place à la pierre

La motte castrale de Saint-Omer (Pas-de-Calais), vue d'avion. Située en plein centre-ville, à proximité immédiate de la cathédrale que l'on devine sur la photo, la motte de Saint-Omer est aujourd'hui ceinturée par des habitations qui occupent les anciens fossés. Le château en bois a laissé la place à une construction "en dur", l'ancienne prison de la ville devenue aujourd'hui un lieu d'exposition d'Art et de résidence d'artistes...



mardi 25 janvier 2022

La prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon

 


        L'étude de cette enluminure du XIVeme siècle peut être une étude de cas / porte d'entrée dans le chapitre consacré aux croisades en 5eme. Il s'agit d'une image tirée du livre "Histoire d'Outremer de Guillaume de Tyr" (Historia rerum in partibus transmarinis gestarum) en 23 livres. Guillaume (1130 - 1186) est le premier "historien des croisades". Il rédige son ouvrage plus de plus de 50 ans après les événements narrés sur l'image mais ses sources et son vécu, dans les Etats Latins d'Orient en étant précepteur du Roi de Jérusalem Baudoin IV le Lépreux, font de Guillaume une source de premier plan ! L'oeuvre présentée ici est très certainement postérieur au texte puisque le livre de Guillaume a été maintes fois copié et recopié jusqu'au XIIIème siècle grâce au talent de Guillaume qui narre les exploits chevaleresques. Il s'agit donc ici d'une enluminure extraite d'une copie.

    Il est d'abord toujours très intéressant de montrer aux élèves l'endroit, le lieu où l'on peut voir l'œuvre, ici le manuscrit, ce qui permet à l'élève de se rendre compte de la place de l'image dans le livre, la taille du livre etc... et de montrer ainsi qu'une enluminure est liée à sa page, son complément. Il est alors nécessaire d'expliquer également ce qu'est une enluminure : une image peinte à la main censé illustrer le texte. D'une manière générale, les enluminures sont dessinées sur des parchemins qui supportent davantage l'encre, les couleurs, les composés chimiques des couleurs,... L'ensemble de cette introduction peut aussi raccrocher ce cours au travail des moines copistes lors de l'étude de l'Eglise.

La page complète avec l'enluminure permet de se rendre compte de sa place sur la page.
Désolé pour la qualité

    L'image présentée ici est une oeuvre inconsciente de propagande. Nous sommes ici dans l'épisode ultime de la Première Croisade et l'objectif premier est de légitimer l'entreprise guerrière occidentale et d’établir un parallèle entre l'action entreprise par Godefroi et ses hommes et les derniers jours du Christ avant l'Ascension. Dans les deux cas, il y a le thème de la souffrance et du don de soi dans les 2 scènes représentées mais on cherche également à montrer la réussite du projet au prix de cette souffrance : l'un monte au Paradis quand l'autre monte sur les remparts de la Ville sainte pour remporter la victoire qui ne peut être que légitime. Cette image permet implicitement à l'élève de comprendre en partie les motivations des protagonistes et l'influence de leur action sur le reste du monde occidental chrétien. Lorsque Godefroi s'empare de Jérusalem en juillet 1099, le retentissement est capital. La ville sainte est pour l'homme du Moyen-Age le centre du monde, à l'intersection de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, à l'image de la Sainte Trinité chrétienne. En prenant Jérusalem, Godefroi déplace le curseur occidental à l'est du monde connu et surtout, il montre que l'Occident revient dans cette partie du monde par les armes avec la légitimité religieuse mise en parallèle sur l'enluminure. Il renoue aussi avec la part d'occidentalité de Jérusalem mise en veille depuis des siècles avec la main mise byzantine puis musulmane. Près de 10 siècles séparent les 2 événements et ce chiffre symbolique transcende également le dessin.

    Il est bien sur évident que l'artiste embellit l'événement de juillet 1099 en reprenant les thèmes traditionnels spirituels associés à l'esprit de croisade, en y mêlant ainsi les aspects religieux et militaires de façon indissociable: l'un va avec l'autre donnant ainsi naissance à l'esprit de guerre sainte dans sa conception chrétienne médiévale. La croisade est alors vue comme un acte pieux. La lecture de l'image, une des activités préférés des élèves (et de l'enseignant) visant à décrire et à expliquer ce qu'il voit (et ce qu'on ne voit pas) sur l'image permet de distinguer 2 temporalités : 

    - Au premier plan, l'action militaire pure, une scène de guerre dynamique. Godefroi est parfaitement  reconnaissable par son emplacement sur l'image à la tête de ses hommes en haut des remparts, mais également par sa taille (il est le plus grand) mais aussi par son blason (un fond jaune, une bande rouge en diagonale et trois oiseaux). Nous distinguons également les échelles permettant la prise de la ville, l'art du siège et de la poliorcétique. Les soldats - chevaliers en armes sont accompagnés d'engins militaires : tour en bois monté sur roues avec une passerelle, trébuchet.... La force est dans ces soldats qui marchent, montent, prennent la ville d'assaut.

Le Trébuchet du document

  

Un trébuchet... de cinéma. Image du film Kingdom Of Heaven, R. Scott, 2005

    - Au second plan, on distingue cette fois une scène tirée du Nouveau Testament. Il s'agit des images de la Passion : le procès de Jésus, la flagellation, le chemin de Croix et ses 12 stations, la crucifixion et les Saintes femmes. En tout 5 images pieuses des derniers jours du Christ qui se sont déroulés à Jérusalem. Autre scène religieuse de l'image : la montée au Paradis que nous trouvons à gauche, positionnée à l'extérieur de la ville et donc du champs de bataille. Les morts accèdent légitimement par leur bravoure et surtout leur sacrifice dans la gestuelle combattante et religieuse au Royaume des Cieux. Loin d'être négligeable à cause de sa situation en arrière-plan, la vision de ce Royaume des Cieux est une des clés essentiels de l'enluminure. 

Les scènes de la Passion.
Une mise en abîme : l'artiste représente ces 5 scènes emblématiques 
comme s'il s'agissait... de vitraux.

    

Le Royaume des Cieux

     L'auteur imbrique ainsi ces deux scènes qui semblent, avec la hiérarchie des lieux, s'empiler par le manque de profondeur caractéristique des œuvres de cette époque. Comme dans toutes les images de cette époque, il y a un problème dans le respect des échelles et des ordres de grandeur mais le talent de l'enlumineur est d'imbriquer la scène de la Passion dans les vitraux de l'église de Jérusalem en arrière-plan. Il s'agit très probablement de l'église du Saint-Sépulcre, bâtie là ou le Christ a été crucifié. Il y a ainsi point de convergence de l'ensemble des protagonistes vers ce seul et unique lieu au prix de la souffrance. On remarquera que les adversaires du Christ sont présents sur les images de la Passion (notamment lors de la flagellation) mais les assiégés musulmans sont absents face aux troupes de Godefroi, sublimé par l'artiste à la tête de ses hommes. 

Godefroi

    Pour compléter l'étude cette image médiéval, on peut l'associer à des textes racontant la même scène afin de montrer la diversité des points de vue : ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, les différents aspects de ces opérations militaires et les ressentis. Ce qu'on connait de la bataille est toujours source d'interprétation et il est ainsi nécessaire de confronter les points de vue qui permet de faire comprendre que pour un tel événement, le ressenti n'est pas le même. Cela permet aussi de comprendre la fragilité de la victoire occidentale (qui dit victoire dit tenir sa position) et l'esprit de revanche (Djihad) qui va s'installer dans les mentalités arabo-musulmanes. 


    Toujours pour les élèves du niveau 5eme et 2nde, le document permet aussi de montrer les éléments architecturaux d'une église que 'on étudie dans un autre chapitre. En effet, l'artiste détaille de façon admirable l'église qui symbolise la ville. Nous sommes bien sur loin de l'aspect véritable de l'édifice religieux originale dont on peut trouver facilement sur internet une image et l'élève ainsi se rend facilement compte que l''artiste n'était pas présent lors de la bataille, voir même qu'il n'a jamais été à Jérusalem. 



    Avec les élèves, les activités sont multiples autour de cette enluminure et montre qu'un fait militaire en dit bien plus sur la mentalité de l'époque, le contexte, la géopolitique et les rapports de force, mais aussi la conception de la vie après la mort, l'architecture, les rites religieux,... Porte d'entrée de cette étude de l'expansion occidentale au XIeme-XIIIème siècles, l'enluminure de la prise de Jérusalem permet ensuite de suivre les aléas des Etats chrétiens d'Orient avec quelques cartes et documents. 

Petite vidéo sur l'arme nucléaire